mardi 11 septembre 2012

My soul plays hide and seek: A perdre la raison (Joachim Lafosse, 2012)

Allez, je vous donne d'entrée le titre que je n'ai pas osé pour ce billet, vous aurez ainsi une idée précise du ton: Aimer Haneke savoir que dire. Je n'étais pas sûre que c'était une bonne idée de mêler le grand réalisateur autrichien à un calembour miteux à base de Jean Ferrat.... Mais en même temps il faut reconnaître que l'on pense beaucoup à lui pendant le film de Joachim Lafosse:  on retrouve la dissection des aliénations intimes, l'horreur qui couve sous la surface lisse, la caméra voyeuse qui semble traverser les cloisons (il en reste souvent un peu, embrasure de porte ou angle de mur, tout flou au premier plan, comme si un sniper voyeur était en planque). Malheureusement, à mon goût la comparaison n'est pas exactement à l'avantage du français, on peut critiquer Haneke à l'envi (on peut même le détester) mais ce qu'il fait n'est pas à la portée de n'importe qui...

Lorsque l'on va voir A perdre la raison, il est difficile, sinon impossible, d'ignorer que l'histoire en est basée sur l'affaire Geneviève Lhermitte. J'avais trouvé le moyen d'effacer son nom de ma mémoire, mais pas son crime, atroce selon n'importe quel standard de jugement: mère de famille gravement dépressive, elle avait installé ses cinq enfants devant un film avant de les appeler un à un à l'étage et de les égorger. Lorsque le film débute, cela s'est déjà produit et il nous reste à découvrir comment une mère aimante peut en arriver "là".

Esquisse des débuts d'une vie de couple en quelques ellipses, moments de bonheurs évaporés sitôt que vécus: Murielle (Emilie Dequenne)  et Mounir (Tahar Rahim) font l'amour sur une plage; commencent à vivre ensemble chez le bienfaiteur de Mounir, le docteur Pinget (Niels Arestrup), qui leur paie tout; se marient (dansent sur la mélodie de Ils s'aiment de Daniel Lavoie); font un enfant, puis deux, puis trois, quatre... La pourriture qui attaque le fruit se révèle rapidement, au début ce ne sont guère plus que des contrariétés passagères au regard de l'amour que les jeunes gens se portent puis la maladie gagne et absorbe tout ce qui était bon dans cette vie-là. Pinget n'est pas seulement le mentor de Mounir, il s'est arrogé des droits de patriarche sur toute sa famille (contractant un mariage blanc avec la sœur, arrangeant celui du frère). Il tient le très falot Mounir sous sa coupe, à la fois psychologiquement et financièrement, et ne se prive pas pour le lui faire sentir. Pas question pour les tourtereaux de s'émanciper, d'avoir une légitimité de famille à eux tous seuls. Cette situation, comme des résidus de plomb dans l'eau du robinet, va lentement empoisonner Murielle (qui s'effondrera en écoutant Femmes, je vous aime de Julien Clerc).



Le surlignage par les références musicales est de trop parce qu'Emilie Dequenne, par son jeu toujours si généreux, nous a déjà appris que si Murielle a fini par tuer ces enfants, ce n'était pas par manque d'amour pour eux. Bien au contraire, est-on obligé d'écrire et de penser devant l'évidence: c'est par ses enfants qu'elle tient, une fois que les relations ambiguës et malsaines entre son mari et son "beau-père" l'ont isolée du monde, privée de l'amour et de la dignité de personne qu'elle pouvait revendiquer. On assiste à la lente, insoutenable asphyxie d'une femme qui va finir par ne plus se voir d'autre issue que la mort, non sans avoir pris la vie de ses enfants auparavant. 

Tout ceci est très clair, très minutieusement exposé mais justement... c'est trop minutieux. En quoi l'évanouissement de Murielle, lorsqu'un médecin doit percer la verrue d'une de ses filles, ajoute-t-il quoi que ce soit à notre perception du personnage? Peut-on encore douter à ce stade de l'histoire qu'elle n'a jamais souhaité faire souffrir ses enfants (ou, selon les points de vue, que lors du passage à l'acte elle n'avait plus conscience de la possibilité de cette souffrance)? En quoi le fait de la voir errer, le cheveu de plus en plus gras, terne et plat, dans la djellaba offerte par la mère de Mounir, peut-il nous convaincre davantage de la gravité extrême de sa dépression? Sa fragilité émotionnelle étant amplement établie, à quoi cela rime-t-il de nous la montrer applaudissant hystériquement devant un spectacle scolaire? Et en parallèle, on aura à peine évoqué la composante cruelle, sadique, de la relation entre Pinget et le jeune ménage, sans parler de l'éventualité d'une équivoque sexuelle (à peine quelques répliques et plans pour étayer cette hypothèse). 

Tout ceci a pour résultat curieux que, alors que la déchéance inscrite sur toute la personne de l'actrice est indéniable, et rendue doublement éprouvante par un scénario qui s'attarde à chaque palier, je n'ai pas vraiment ressenti ce qui la provoquait. La mise en scène ne parvient tout simplement pas à véhiculer suffisamment de l'atmosphère délétère qui pousse cette femme par-dessus bord. On ne sent pas en quoi elle n'a aucun espoir de partir, tout simplement, en quoi elle est si prisonnière. Gênant pour un film construit en flash-back, autour de la question du comment-on-en-est-arrivés-là: quand on prend cette option, il vaut mieux tenir ses promesses et proposer une piste, faire humer le contexte psychique. Lafosse reste sur le seuil, en-deçà du défi à relever: il suggère trop pour être dans l'observation factuelle, il ne montre pas assez (ou mal) pour être dans l'explication. 

Revoyez Le septième continent, Monsieur Lafosse, et prenez des notes pour plus tard.

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