jeudi 8 novembre 2012

Old souls in a new life: Skyfall (Sam Mendes, 2012)


The English version of this article is available here.


"Je suis trop vieux pour ces conneries."
Cette célèbre réplique (la favorite du personnage de Danny Glover dans L'arme fatale) pourrait être prononcée par James Bond dans ce film, le troisième depuis que Daniel Craig a enfilé le smoking de 007. Mais aussi par M (Judi Dench).

L'un et l'autre sont sous le feu des critiques depuis qu'un tueur à gages a dérobé au MI6 la liste de ses agents infiltrés au sein d'organisations terroristes. Une liste qui n'aurait jamais dû exister ni être stockée sur un ordinateur (c'est un peu comme si j'avais un fichier intitulé "mots de passe", voyez) et dont le vol, au moyen d'un piratage informatique sophistiqué, semble mettre en lumière l'obsolescence de services secrets Britanniques confrontés à un monde qu'ils ne comprennent plus, et maîtrisent encore moins. 

Cette première crise publique se double d'une seconde, beaucoup plus privée: dans une tentative désespérée pour neutraliser le voleur avant qu'il ne lui échappe, M a pris le risque de sacrifier la vie de Bond. Lequel 1) s'en est sorti diminué, mais pas mort pour autant (on peut s'en douter); 2) a appris quelle avait été la décision de M et 3) l'a fort peu appréciée, tout en sachant pertinemment que sa supérieure hiérarchique n'avait pas eu d'autre choix. La carapace du  professionnel froid et aguerri s'est fissurée et les relations entre Bond et M s'apparentent à celles, bourrues en surface mais tendres au fond, d'un fils rebelle avec sa mère revêche, ce que ni l'un ni l'autre n'acceptent de reconnaître. 

Ses compétences mises en cause en haut lieu, M se trouve menacée de perdre son poste dans la disgrâce tandis qu'un attentat la vise , laissant à penser que quelqu'un venu de son passé cherche à l'atteindre personnellement. Elle décide de réintégrer Bond, pourtant devenu inapte au service, afin de découvrir de qui il peut s'agir....



La sortie de ce Bond-ci, marquant les 50 ans de la franchise la plus durable de l'histoire du cinéma, se devait d'être somptueuse et mémorable. Le sachant réalisé par Sam Mendes j'avais quelques légères appréhensions. Mendes est sans conteste un metteur en scène d'une grande intelligence et doté d'un sens esthétique très sûr (pour ce que j'avais pu en voir dans American beauty et Les noces rebelles), mais pour autant rien de tout ceci ne garantissait qu'il sache se dépatouiller d'un film d'action. Je consens à manger mon chapeau séance tenante, car il a fait bien plus que simplement relever le défi dans Skyfall.

En effet Mendes, loin de vouloir planquer sous le tapis le côté délicieusement vieillot et furieusement codifié des James Bond (les pépées, les gadgets, les intrigues d'espionnage qui sentent encore un peu la Guerre Froide et beaucoup le carton-pâte, la vodka-martini shaken, not stirred, l'Aston Martin, le prestige de l'Angleterre qu'il faut défendre virilement sans pour autant perdre son flegme), l'empoigne vigoureusement par le colbac pour en faire l'enjeu central du scénario. Bond est perclus de douleurs au-dedans comme au-dehors, la fraîcheur physique et les perfectionnements technologiques déployés par ses adversaires font qu'il est battu d'avance, renvoyé au statut de pièce de musée (patinée par le temps, chargée d'histoire mais, avouons-le, plus du tout en état de remplir sa fonction). Touché par les preuves de sa propre vétusté, il se retrouve confronté comme chacun de nous à ses limites, et aux traces qui perdureront après lui. M fait face aux mêmes questionnements, rendus plus aigus encore par son âge plus avancé, sa position plus exposée... et par le fait que ce sont ses choix passés qui ont littéralement enfanté l'ennemi d'aujourd'hui. 


Tout le film parle d'échec, suinte la ruine, pue la dégénérescence, file la métaphore de la chute et de la rédemption, de l'extinction et de la régénération, exploite (avec brio) surfaces scintillantes et sous-terrains mangés de salpêtre. Le montage fluide et ample (qui, enfin, nous laisse le temps de lire l'action, de percevoir l'atmosphère, de sentir ce qui émane des personnages - n'est-ce pas, Quantum of solace?) laisse respirer les paysages et les dialogues, flotter les regards. Le sens de l'espace vacant, du temps désynchronisé est étiré, jusqu'au malaise parfois. Comme si nous regardions Bond se débattre dans les limbes (île vidée de ses habitants, brumes écossaises), dans un état qui n'est plus la vie mais qui n'est pas encore la mort (en témoigne le visage plus que jamais minéral, en voie d'effritement, de Daniel Craig), telle une âme qui cherche comment revenir faute de savoir comment partir sans nier ce qu'elle a été. Et qui doit retrouver ses origines pour mieux triompher - non sans pertes au passage.



L'ennemi, justement, parlons-en. On a coutume de dire qu'un James Bond n'est réussi que si le méchant (autre figure imposée du genre) est réussi. Javier Bardem est un acteur qui peut tout faire (s'il devait un jour incarner, je sais pas, Lady Gaga, je pense qu'il trouverait le moyen d'être sensationnel) et le personnage de tueur qu'il a campé pour les frères Coen dans No country for old men a définitivement prouvé son génie pour dépeindre des psychotiques hors-normes. C'est peu dire que je salivais en apprenant qu'il devait incarner la Némésis de Bond dans Skyfall. C'est peu de dire que, maintenant que j'ai vu le film, je me vois dans l'obligation de rendre une fois de plus hommage à son talent. Dans le rôle de Riva, croisement aussi improbable que peroxydé entre le Jame Gumb du Silence des agneaux (pour la préciosité vénéneuse) et le rejeton humanoïde d'Alien, la résurrection (pour une relation à la mère, disons.... spéciale), il est terrifiant. Boum, tout cru. Il est le double maléfique de Bond (chacun aurait pu devenir l'autre si les circonstances avaient été subtilement différentes) et l'enfant monstrueux de M, un être qui détruit pour la seule raison qu'il le peut. Sa silhouette se détachant sur fond de flammes lors de l'ultime affrontement est une vision qui conjure les frissons d'une peur primitive, celle que l'on éprouve face à la bête qui rode dans la nuit.

Au final, Skyfall est un James Bond qui ne ressemble pas à ce qu'il devrait être (et ça n'est pas plus mal), et qui serait un excellent film même si on le dépouillait de ses attributs bondiens. Et qui prouve, de plus d'une manière grâce à son ingénieuse mise en abyme, que les vieilles armes émoussées savent encore atteindre leur but.


3 commentaires:

Abronsius a dit…

C'est exactement ça. Vu hier, plaisir de me glisser dans un excellent divertissement qui résonne de thèmes multiples. J'ai apprécié cette notion de choc des générations, traitée magnifiquement. Un petit regret, j'aurais aimé voir surgir Bardem au bout du tunnel, sous la maison "Skyfall", en bon rat qui se respecte.

Jack Sullivan a dit…

Tu me fais très plaisir. Pour qu'un film de deux heures et demie passe aussi bien, il n'y a pas trente-six solutions: sans narration au cordeau, c'est indigeste, et le moindre flottement est fatal.
Justement dans la fin je trouve intéressant que la situation s'inverse, que Bardem soit en surface et que ce soient M et Bond qui soient contraints de se cacher sous terre... La symétrie inversée est joliment trouvée.

Abronsius a dit…

Suis-je bête...