mercredi 6 mars 2013

Wouldn't it be good to be in your shoes: Plein soleil (René Clément, 1960)

En 1960, Alain Delon a 25 ans. C'est un quasi-inconnu mais il ne va pas le rester longtemps, grâce aux deux films tournés sortis cette année-là et qui, chacun à leur façon, vont entrer dans l'histoire du cinéma: Plein soleil de René Clément et Rocco et ses frères de Luchino Visconti. Et qui vont cristalliser à jamais sur la pellicule (ou, pour notre ère numérique, graver dans les disques durs) le souvenir de ce regard, de ce corps, de cette sensualité animale et de cette faim dévorante d'une inaccessible perfection. Le Delon de cette époque-là, de ces films-là, est une œuvre d'art à lui tout seul, frémissant de vie et pourtant mortifère, sous une surface si lisse que rien ne trouble mais portant le chaos partout où il passe. Il est vrai qu'il est regardé par des réalisateurs en pleine possession de leurs moyens, et que l'on devine fascinés par leur nouveau jouet, acteur à modeler sur lequel tous les fantasmes, toutes les ambiguïtés peuvent se projeter.



(Une douche froide plus tard... voilà ce que c'est de commencer un billet par la recherche de captures, on s'emballe)

Plein soleil, maintenant. Question d'occasion, de génération (de compulsivité à l'égard de tout ce qui touchait à Jude Law aussi, je le confesse), j'ai abordé ce film par son remake, Le talentueux Mr Ripley (1999) d'Anthony Minghella. Je ne le mentionne que pour souligner, rétrospectivement, que ce film manque de tout ce qui fait la séduction de Plein soleil: la beauté épurée, pour ainsi dire géométrique de par la rigueur de ses cadrages, la tension nerveuse courant sous la surface des peaux bronzées, la vitalité du reptile qui jaillit après qu'on l'ait cru assoupi.



Qui est Tom Ripley (Alain Delon), au juste? L'ami de Philippe Greenleaf (Maurice Ronet), beau gosse de riche aux manières de goujat odieusement satisfait de lui-même et de sa propre insolence? Son parasite de compagnie vivant dans le sillage des dollars qu'il dilapide en Italie avec le dédain de ceux qui n'ont jamais manqué? Sa bonne conscience mandatée, et grassement payée, par le père de Philippe pour ramener le jeune noceur à la raison, et aux Etats-Unis? Difficile de savoir où s'arrête la sollicitude du jeune homme, et où commence sa complaisance - à quel point il admire Philippe au point de l'imiter en tout (chipant ses vêtements, partageant sa dernière conquête d'un soir) ou au contraire le hait pour tout ce que son ami possède sans envie (argent, bateau, fiancée), alors que lui n'a que l'envie et jamais la possession. Philippe regarde avec amusement Tom le singer mais n'y voit qu'une émulation adolescente un peu pathétique, vaguement dégoûtante.



Le fragile équilibre de ce vampirisme consenti bascule lorsque Greenleaf père décide que Tom n'obtient pas le résultat escompté, et lui coupe son soutien financier. La petite bulle dorée est menacée, Tom n'a plus le loisir de jouer avec sa victime qui risque de lui échapper. Sa manipulation, rendue plus manifeste par l'urgence, est exposée aux yeux de Philippe pour ce qu'elle est. L'erreur de Philippe est alors de jouer avec le tricheur ainsi mis au jour, quitte à l'humilier de son ironie mordante. Tom, poussé à bout, assassine Philippe alors qu'ils sont seuls sur le bateau. L'art d'imiter son ami, qu'il aura longuement perfectionné dans ses moindres détails, permettra dès lors à Tom d'entretenir l'idée d'un Philippe qui continue à mener une vie de patachon d'hôtel en hôtel, évitant simultanément les inquisitions paternelles et celle de sa fiancée Marge (Marie Laforêt) par des stratagèmes élaborés. Le même Tom, dans son propre rôle d'ami un peu à la traîne du roi de la fête, se trouvant toujours fort commodément dans les parages pour prêter son épaule à une Marge désarçonnée par la froideur de Philippe, et pour égarer un peu plus les recherches sous couvert de la meilleure volonté du monde.  


Qui est Tom Ripley? Un hédoniste sans moyen pour assouvir sa convoitise - ce qui chez les gens mieux nés passe pour un tempérament de bon vivant devient la marque du vice, quelques échelons sociaux plus bas. Un jouisseur contrarié, lassé de vivre par procuration, et qui voyant la médiocrité et l'amoralité des riches se dit "Pourquoi pas moi?". Le reflet qu'il embrasse dans le miroir, c'est un peu le nôtre aussi.




2 commentaires:

Abronsius a dit…

L'envie de vivre une vie qui n'est pas la sienne...la manière dont il croque la pomme une fois devenu "libre", je ne l'ai jamais oubliée. Ton dernier paragraphe est on ne peut plus juste, c'est ce qui rend le personnage touchant, humain comme tu le soulignes.

Jack Sullivan a dit…

Merci! C'est vraiment ce qui est intéressant dans ce film: Tom Ripley est un personnage que l'on devrait objectivement détester (notre sens moral nous y incite), et en réalité on finit, sinon par comprendre ou approuver son comportement, du moins par avoir envie qu'il s'en sorte. On ne sait rien de son passé mais on devine le manque béant qui l'a construit et oui, ça le rend terriblement émouvant.